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La fiche technique

Vous entrez ici dans la première phase, documentaire et matérielle, de votre travail. Il s'agit de rassembler toutes les informations utiles concernant l’œuvre, considérée en tant qu’objet.

Les données techniques

Il vous faudra savoir sur quel support a été réalisée l’œuvre, avec quel matériaux. Les dimensions, on l’a dit, doivent être connues très précisément. Il apparaît utile de rappeler, pour ce qui concerne les tableaux, qu’ils disposent d’un cadre : est-il d’origine ou non ? de quand date-t-il ? a-t-il conçu en collaboration avec l’artiste ?

La provenance

Ces recherches vous amèneront naturellement à la question de l’historique. Les objets, comme les hommes, ont une histoire. Au fur et à mesure du temps, en fonction de leurs propriétaires, de leur emplacement, de leur fonction, ils font l’objet de déplacements, de changements ou d’altérations plus ou moins importants. Si bien que l’“objet” que vous étudierez ressemblera rarement à ce qu’il était originellement, soit parce qu’il a changé, soit parce qu’il n’est plus exposé à l’endroit auquel il était originellement destiné. Etudier une œuvre d’art suppose de prendre en considération l’ensemble de ces changements et la “biographie” de l’objet.

 

La destination

Une œuvre d’art peut avoir été réalisée pour le marché, anticipant une demande commerciale et un goût, ou pour un commanditaire spécifique.

L'horizon d'attente

Dans le premier cas prime la notion d’”horizon d’attente” (Hans-Robert Jauss), autour duquel et avec lequel jouent les artistes. Il s’agit aussi de déterminer le rôle des intermédiaires (marchands, salons, etc.), ainsi que celui des moyens de publicité et de diffusion (gravure, reproduction photographique, affiches, etc.). Contrairement à ce que l’on affirme parfois, une œuvre de marché n’est donc pas produite pour “n’importe qui” ou pour un “spectateur inconnu” : l’artiste postulera un “spectateur idéal”, ainsi que des “conditions d’accrochage normales” dont il tient compte dans la conception de l’objet - et que vous devez donc reconstituer.

La commande

Dans le second cas, il est utile de retrouver les contrats ou les correspondances échangés au moment de la préparation et de l’exécution de l’œuvre. Sont également intéressants, lorsqu’ils existent, les actes de procès, lorsqu’un litige survient entre le peintre et le commanditaire. Attention à la notion de “commande officielle” : en réalité, toute “commande” est “officielle” en ce sens qu’elle est juridiquement déterminée et encadrée par un “contrat”, implicite ou explicite (malheureusement, il arrive qu’il n’existe plus), qui stipule, d’un côté, le travail à effectuer, et, de l’autre, le paiement promis – ou avancé – par le client. Et si la notion de “commande officielle” traduisait l’idée qu’un artiste est toujours l’esclave de son commanditaire, ce serait une notion bien naïve, et très éloignée des réalités…

Dans le cadre d’une commande, il est également utile de restituer (ou de reconstituer) les conditions originelles d’exposition. Il est rare, cela a été dit précédemment, qu’un artiste ne prenne pas en compte les conditions particulières d’accessibilité spatiale et visuelle, de luminosité, etc. C’est particulièrement vrai pour les décors, les trompe-l’œil et les plafonds. Cette reconstitution permet de mieux reconstruire la perception voulue ou réelle, ce qu’a voulu le peintre et ce à quoi il est parvenu. Il faut donc, autant que faire se peut, « oublier » le contexte d’exposition de la plupart des œuvres (musées, galeries, etc.), qui fausse généralement la perception et la compréhension des œuvres plutôt qu’elle ne les aide.

Dans le cas du marché comme dans celui de la commande, l’œuvre ne naît pas ex nihilo. Elle a été fabriquée par un travail de préparation au cours duquel l’artiste – ou les artistes – ont entamé des réflexions, fait des recherches et des tentatives, se sont trompés, ont proposé des alternatives, des choix, ont dessiné, raturé, sont revenus sur des options antérieures, ont réutilisé des œuvres de leurs confrères ou de leurs prédécesseurs, etc. La constitution du “dossier génétique” de l’œuvre apparaît donc nécessaire pour reconstituer l’histoire propre de l’œuvre, et éviter de considérer qu’elle apparaît forcément telle qu’elle devait être. À ce titre, d’ailleurs, il convient d’éviter la notion de “création” artistique, qui peut donner le sentiment d’une fabrication à partir de rien - selon le mythe originel de la “Création” - et encourager une conception mystique ou ésotérique de l’histoire de l’art qui n’a plus de mise aujourd’hui.

En plus d’être un objet, une œuvre d’art est un bien. Elle peut être commandée, achetée, mais aussi donnée, prêtée, vendue, échangée, retouchée, restaurée, abîmée, recadrée, etc. Il est donc très utile de connaître l’identité du commanditaire mais aussi des éventuels propriétaires successifs, la façon dont elle est passée de main en main, jusqu’à son lieu de conservation actuel (si elle a été conservée). Ce traçage permettra notamment de remarquer quand et comment certaines modifications ont pu être faites lors de ces différentes phases.

Hans-Robert Jauss

Andrea Pozzo, L'Apothéose de saint Ignace de Loyola, 1685, fresque, Rome, S: Ignazio

Nicolas Poussin, Le Baptême du Christ (série des Sept Sacrements de Cassiano dal Pozzo), 1636-1639, huile sur toile, 95,5 x 121 cm, Washington, National Gallery of Art